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 2. L'Oeil de Galu

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La Volonté de Kaen
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Date d'inscription : 20/09/2009

MessageSujet: 2. L'Oeil de Galu   Dim 13 Jan - 14:41

Les huisseries de la chambre étaient passablement usées et auraient méritées plus d’un coup de plumeau. L’espace autrefois vertigineux s’était fait gangréné par une inaptitude au rangement ou une veulerie propre aux hommes passionnés. Des livres aux couvertures de cuir passé, zébrées de fines dorures qui n’avaient pas toujours été discontinues, s’étalaient en travers de l’acajou d’un bureau suffisamment grand pour que trois personnes puissent y travailler. Sous les papiers griffonnés d’encre baveuse, les tasses de nectar brun et les pièces de machineries hétéroclites, on devinait un meuble au design classique, tout en arabesques, incorporant malicieusement des commandes holographiques sous le bois sculpté.

Quelques pattes de velours grises et turquoises vinrent se poser souplement sur le bureau. Elles esquivèrent les reliefs d’un repas encore chaud pour aller chercher la caresse d’une main trop occupée à pianoter sur une simulation tridimensionnelle d’une pièce de moteur positronique « nexus ». Le félin fit traverser sa tête bouffie d’ennui à travers la simulation ocre avec une démarche aussi lente qu’insolente, à la façon dont les chats ont le secret. Forcé de considérer le quadrupède affamé d’attention, Galu recula d’un pas, faisant rouler du même mouvement le large fauteuil sombre derrière lui et ôta deux monocles fumés dont l’épaisseur suggérait une sérieuse dose de composants informatiques.

« Tu sais, je suis certain que te disséminer doit être au moins aussi simple que de te créer… Bouge, Tas-de-trucs ! »

Malgré son air sévère, la douceur de sa voix chuchotée rendait la menace peu crédible, aussi son compagnon se contenta de fixer un œil indolent sur son maître et de s’avancer sur le bord du bureau pour obtenir son gratouillis au menton.

Alors que le Sage allait commenter davantage son énième échec à se faire obéir, un écran jaillit sur le côté gauche du bureau, projetant une modélisation tournoyante du manoir. Une flèche rouge clignotait au-dessus d’un cercle placé dans le hall mitoyen à la chambre et sous un titre encadré qui fondait et émergeait régulièrement en criant de ses lettres : « Portal Intrusion ».

Tirant vivement le fauteuil sous lui, Galu balaya sans ménagement son félin qui sauta du bureau dans un feulement énervé avant de se muer en chouette blanche qui alla voleter jusqu’à un perchoir improvisé à l’autre bout de la pièce. En quelques touches, Galu parvenait à tirer des informations sur l’auteur du portail apparaissant en écritures blanches à côté de la modélisation 3D. Incarnat d’origine, psyché, traits physiques,… un sourire surpris fendit en deux la barbe du Disciple. De quelques pressions, il autorisait l’arrivage du soi-disant intrus.

Le son typique du feu balayé par les vents rugit derrière une porte en merisier conçues par le propriétaire des lieux. Elle figurait un tableau de créatures mythologiques se rencontrant à la confluence de sept réalités. Bientôt, la fresque polie tourna sur ses gonds pour dévoiler une silhouette ramassée et grotesque. S’il avait été de taille moyenne autrefois, le vieillard qui avançait dans la chambre à pas endoloris par les rhumatismes n’arrivait même pas aux épaules de Galu. Son court sceptre en sarment de vigne tapait lourdement le sol. D’une sobriété singulière, l’attribut était seulement rehaussé d’une boule de fer tâchée de rouilles. Le visiteur contracta sa trogne tranchée par les rides séculaires en un simili de sourire :


« Sage, reçois mes remerciements pour ton accueil. »

La voix criarde trottait comme un wagon de lassitude sur un rail usée par les éons. Sa gorge s’apprêtait à crachoter d’autres paroles charbonneuses quand Galu leva son index sur ses lèvres. L’invité demeura interdit devant la mine gênée de son ami qui l’invitait à suivre son regard.

L’ancêtre posa alors ses yeux sur le lit aux draps mauves qui avaient visiblement étaient battus par les vents amoureux. Entre les cousins de velours doré se devinait la musculature d’un éphèbe lascivement endormi. Sa tignasse blonde se levait et se baissait sous le tempo lent de ses inspirations assoupies. L’amoureux avait l’indolence des jeunes hommes. De l’arrête de sa joue éclatante à sa virilité passive, toute la perfection de son anatomie respirait d’une douce concupiscence.

Surpris sans être choqué, jamais l’ermite n’aurait pensé à juger son pair pour sa préférence sexuelle. Toutefois, par pudibonderie peut-être, le vieux grigou poussa un grognement amusé avant de quitter la chambre. A sa suite, Galu pénétra dans une bibliothèque construite sur un are. Les étagères craquantes rivalisaient tant en formes originales que l’œil ne pouvait jamais s’ennuyer malgré l’interminable répétition des allées. Au détour de la section sur la phénoménologie et l’art pré-nuptial, ils trouvèrent deux fauteuils molletonnés et un guéridon impeccable.


« Arken, mon vieil ami, que me vaut la fortune de ta visite ? » dit-il en s’asseyant avec un soupir de contentement.

Le fils de Kaen grimpa sur ce fauteuil trop large qui le faisait paraître encore plus rabougri si cela avait jamais été possible.


« De funestes augures, je le crains… »

Fronçant les sourcils à mesure qu’il perdait toute légèreté, Galu allumant l’interface incrustée dans sa main pour passer commande auprès de ses domestiques.

« Quel genre de présages ?

- Elle s’est libérée de son incarnat-prison semble-t-il.

- Impossible ! Comment Jialle aurait-elle bien sortir de Pénitence ? »


Malgré l’incrédulité de sa voix, celle-ci se brisa avant qu’il n’ait pu atteindre le bout de sa question. Il devinait déjà une partie de la réponse et, au fond de lui, n’avait jamais cru que la prison dans laquelle était maintenue la Déviante la tiendrait à l’écart à tout jamais. Le Disciple leva sa paume gauche devant son visage. Au creux de sa main artificielle, une modélisation de la Bouée Multiverselle apparut.

« Avec l’aide d’un ancien ami, bien évidemment.

- Ancien amant, tu veux dire ? »
rétorqua-t-il tout en scrutant, zoomant et dézoomant dans le Multivers virtuel.

La boutade eut pu être drôle en d’autres circonstances. Un octopode mécanique glissa entre les rangées de livres dans un froufroutement électronique pour apporter une jarre de jus clair. L’odeur citronné et le tintement des glaçons allégèrent un temps le cœur des deux anciens Disciples.


« Cesse de jeter ton faux Oeil sur les mondes, tu ne la trouveras nulle part.

- Elle doit forcément être quelque part. A moins que... qu'elle n'ait sauté verticalement ?

- Précisément, vieil homme, selon mes connaissances, notre ancienne amie est dans le passé actuellement. »


Galu s'arrêta, déconcerté, devant l'aboutissement de ses recherches.

« Dans le passé de l'incarnat-lié de Marmin. Par l'enfer, n'a-t-elle donc aucune limite ? »

Malgré la gravité de ce qu’ils énonçaient, Arken s’amusait de la réaction de son ami. Il poussa un peu plus loin son loisir :

« Comment va-t-il ? »

Galu, déjà préoccupé à d’autres calculs, mit quelques secondes à trouver sa réponse.

« Euhm… bien. Je crois. Mieux, en tout cas. Sais-tu qu’il a perdu l’une de ses Epées ? Je ne l’avais jamais vu dans un état pareil.

- Bah… tu auras du mal à me faire croire que cet imbécile est capable de sentiment ! Son esprit est à jamais bouché. Même toi, tu dois savoir qu’il n’est qu’un pantin pour nous autres.

- Tu ne le connais pas, Arken ! »
coupa court le Sage. « Il est bien capable d’émotions, peut-être bien plus que toi, d’ailleurs ! »

Le vieillard se renfrogna sous la vexation. Conscient de la rudesse de sa rebuffade, Galu tenta d’arrondir les angles. Il versa deux verres de cette boisson entêtante et congédia son serviteur d’un revers de la main.

« Ne le juge pas si hâtivement, s’il te plaît. Il a aimé sincèrement et à ce qu’il m’a confessé, dans ses heures les plus noires, Jialle lui apporta même la joie d’un fils. Mais le Multivers le lui a repris.

- C’est bien de cela dont il s’agit ! Mère t’a encore maquillé la vérité pour que tu ne lui tiennes pas grief à ce que je vois.

- Parle-moi franchement, Syrion et garde tes énigmes pour les mortels. Qu’est-ce que tu veux dire ? Jialle a été enfermée par Kaen il y a plus d’un siècle centilien. Quelle vérité prétends-tu détenir ?»


Arken déglutit grassement avant de se pencher vers son verre dans une douloureuse grimace. Il prit le temps de quelques gorgées pour peser ses mots.

« Jialle s’est servie de lui. L’enfant qu’elle lui a donné depuis sa prison n’est que le fruit d’un amour à sens unique. C’est grâce à ce rejeton qu’elle a pu se libérer… »

Abasourdi, presque paniqué, Galu sentit sa respiration s’accélérer.

« Mais… mais… et maintenant que va-t-elle faire ? Et toi ! Toi ? Tu pourrais l’arrêter, qu’est-ce que tu vas… ?

- Oh… elle va certainement vouloir s’en prendre à sa tortionnaire. Mère mérite son châtiment après tout. Quant aux anciens amis qui l’ont laissée à l’abandon… j’espère que tu as un bon videur à l'entrée de ton incarnat. »


Galu passa une nouvelle commande. Plus alcoolisée. Moins de glaçons.

« Je ne m’en soucis guère. J’ai construit cet incarnat. Il n’y a guère qu’Horini qui puisse surpasser mes protections. »

A la mention de ce nom, les yeux d’Arken changèrent de teinte sous la marée de souvenirs qui refluaient dans son esprit.

« Marmin ne mènera jamais de guerre contre sa Déesse. Toi-même, je ne connais personne qui puisse t’atteindre sans ton consentement, alors… alors dis-moi. Tu n’es pas seulement venu me prévenir, n’est-ce pas ? Tu aurais très bien pu utiliser un portail pour me contacter.»

Syrion finit son verre alors que le gin du Sage venait juste d’arrivée. Il exhala quelques postillons avant de se relever.

« Oh, oh, débarasse-toi donc ton égocentrisme Galu. Je suis plus venu pour présenter mes salutations à ton incarnat qu’à toi-même. Jeune d’ailleurs cette réalité. Un enfant qui babille. Bref, certes, je voulais aussi t’éviter une imprudence quelconque. Et t’inviter à les laisser régler cela entre elles.

- Une seconde, Arken, tu sais bien qu’un tel affrontement aura des résonnances jusqu’aux confins du Multivers. Elle s’en prendra au Culte, à ses fondements. Elle sapera l’image de la Déesse et voudra brûler tous ses rêves devant ses yeux. Centile pourrait devenir un champ de ruines ! Jialle a toujours été la plus à même d’apporter le chaos !

- Mais pas la plus puissante…


Le Sage resta interdit alors que son ami sautait déjà de son promontoire.

« Je t’en prie reste. Nous avons encore tant de choses à discuter.

- Je viens de me rappeler que je déteste parler, Galu. Arrête de m’ennuyer, maintenant. »


La gifle verbale cingla. Malgré les âges, ce faux ami était resté toujours aussi asocial et blessant.

« Et l’enfant, Arken, » supplia-t-il en se levant, « qu’est-il advenu de l’enfant ? »

Aucune réponse ne vint en retour, sinon le regard glacé du misanthrope éternel. Le sceptre de bois et de rouille frappa cinq fois le sol pour faire apparaître autant de sceaux.

« Où vas-tu, Syrion ? Peux-tu seulement me le dire, à moi, qui fut autrefois ton compagnon ? »

Déjà, la fleur de lotus s’embrasait sous les pieds du fils de Kaen qui n’eut que le temps de dire.

« Voir la plus puissante, Galu. »





A suivre dans "La Prière d'Horini".
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